L'amour entre soeurs
lundi 24 août 2009
Enfin terminé ! Ce livre de Jane Dunn explique l'extraordinaire relation fusionnelle et passionnelle qui lie la tourmentée Virginia Woolf et sa soeur, la charnelle Vanessa Bell. En depit des jalousies purement féminines ou des rivalités professionnelles, l'auteur rapporte à travers des extraits de leur lettres, l'indéfectible amour que se voue les deux soeurs, cette force de vie qui leur permettera de revenir chaque fois du pire ( les traumatismes de l'enfance, la pression de la société, les deuils, les sacrifices...).
Le recit rend merveilleusement perceptible la fièvre de Virginia, l'ecrivain "asexuée"qui s'epanouissait dans l'intellect, et le rayonnement erotique et maternel de Vanessa, la peintre.
Pour peu que l'on soit simplement sensible, il n'est pas difficile de succomber aux émotions ardentes qui ont fait de ces femmes des êtres entiers et indispensables à leur epoque ( à la nôtre aussi...)
A ceux que le personnage de Virginia Woolf fascine ou intrigue, ce livre les rendra sûrement plus amoureux d'elle encore.
Extrait:
Si le travail acharné, qui laissait peu de temps pour l'oisiveté ou l'introspection, pouvait éviter ces plongées dans le désespoir, il y eut des moments où Virginia dut les affronter et se soumettre, quelle que fut l'atrocité de l'épreuve. elle notait les révélations créatives, plutôt que purement personnelles, parfois apportées par ces "ténèbres":
" On est pas livré à soi-même, mais à quelque chose dans l'univers.Voilà ce qui est effrayant et exaltant au milieu de mes ténèbres, de ma dépression, de mon ennui profonds, quelle que soit leur nature: on voit un aileron passer au loin", un aperçu, croyait-elle, de l'essence de la réalité. A Ethel Smyth, dont Virginia répondait à la candeur énergique et à la voracité pour tout ce qu'elle représentait par certaines de ses lettres les plus analytiques, elle ecrivait: "Crois-moi, la folie est une experience terrifiante, qu'il ne faut pas dédaigner, c'est dans sa lave que je trouve, aujourd'hui encore, l'essentiel de ce que j'écris." Cette force d'âme face à des émotions parfois terrifiantes dont la mort semblait la seule issue, ce courage des sentiments, cette avidité d'expériences contribuaient à sa jeunesse et à sa vitalité, à sa curiosité et à sa compassion, pour les autres, ainsi qu'à l'énergie qu'elle consacra à ses amitiés et à son travail tout au long de sa vie. A l'âge de cinquante ans, elle écrivait dans son journal: "Je ne crois pas que l'on vieillisse. Je crois que l'on modifie son aspect face au soleil."; de fait, cette réactivité, cette croissance organique, s'expriment dans le moindre aspect de sa vie. Ni sa nature ni son travail ne donnent un sentiment de stagnation, de répétition ou d'autoprotection.
En route...
dimanche 23 août 2009
Quand son soit disant manuscrit arrive à terme, porté pendant environ un an alors qu’en verité il est la synthèse de 15 ans d’ecriture (plus mauvaise que bonne mais là n’est pas la question), au-delà du style qui a evolué et sera toujours voué à le faire, on réalise avoir été guidé par le sentimentalisme le plus pur et le plus basique. Comme ces ecrits ont toujours vécus de spontaneité (une bonne histoire naissant souvent d'une impulsion), j'ai trouvé logique d'en mettre un peu ici, dans ce blog cinephageux et, j'espère, multiple, afin qu'il reste fidèle à l'idée que je veux m'en faire: un temple des sens, une fouille au corps par les mots.
En gros, l'histoire parle d'un type qui devient fou. A moins, qu'il l'est toujours été, à des degrés divers, et qu'inévitablement, il ne pouvait pas terminer autrement. Alors evidemment dire simplement "fou" est un chemin un peu court pour venir à bout du personnage principal mais inutile de megoter non plus car il abouti effectivement à une forme de survie plutôt extrême...
C'est une nouvelle qui n'avait pas encore trouvée de titre il y a deux semaines, mais en possedait plusieurs, un peu bizarroïdes, inappropriés ( Joker in Ohio ), prétentieux ( La contre-figure, directement influencé par le mouvement de La défiguration ).
Finalement, pour le moment, je reste là-dessus :
Délivrance
1
Avant de quitter le Nouveau-Mexique, il avait l’idée obsessionnelle de racheter la même mustang qui était la sienne avant son accident. C’était il y a deux semaines. Son crash contre un pilier de béton, face à l’aeroport d’Albuquerque, ne l’avait pas tué mais laissé longtemps incertain avant l’arrivée des secours. Depuis, il était toujours forcé de s’en rappeler car chaque fois qu’il regardait sa main, ou plutôt qu’il la sentait, il voyait une proeminance de gazes et de bandelettes à la place de son annulaire.
Un pompier avait sorti Tom de la mosaïque de verre brisé qui jonchait l’habitacle puis crié aux autres de venir fouiller la voiture. Son doigt fut retrouvé sous la pédale d’accélérateur, coupé net sans que Tom ne su jamais par quoi. Et il se moquait de le savoir. Il se souvenait surtout avoir été bien, reposé, ses pensées aériennes en lien direct avec une aube grande ouverte au dessus de lui.
Ce jour là n’etait pas vecu comme un simple souvenir, il en retirait la sensation merveilleuse d’avoir tué quelqu’un, un de ces passagers indésirables qui faisait du stop depuis des années dans sa vie : voix de la raison, figure omnisciente du passé…Il "l’"avait tué en se jetant sur la pile de beton et contemplé ensuite comme on regarde un corps exposé dans un cercueil ouvert.
Le premier secouriste à s’être montré dans le trou béant du pare brise, pourrait affirmer avoir vu Tom entrain de sourire mais ni lui, ni aucun des policiers arrivés ensuite n’ont trouvé trace d’une autre personne à bord. Evidemment... Seul Kazanski savait ce qu’il venait de faire et pourquoi. Il garda cette information pour lui, y compris devant les medecins de l’hôpital venus à son chevet lui proposer toute sorte d’aides: soutien post-traumatique destinés aux accidentés de la route, soutien psychologique et preventif au comportement suicidaire… Tom riait à tout cela jusqu’au jour où on lui parla de « suivi de greffe » et « réeducation pour son doigt », alors il decouvrit que l’accident n’avait pas eu que des avantages. Le soulagement d’avoir perdu quelque chose, ou quelqu’un, retomba sans appel quand il realisa qu’à l’une des extremités de son corps intact, un element inattendu etait revenu !
Ce jour là, prenant conscience qu’on l’avait rafistolé, il commenca à ressentir des gênes au dessus de sa première phalange et depuis, le doigt n’a cessé d’être un raccord mal ajusté sans le moindre sens.
Tom signa ses papiers de sortie au plus vite. Il recupera ses vêtements tâchés de noir, de graisse et de sang mêlés qu’on avait jeté en boule au fond d’un sac et se dit qu’il pouvait ressortir avec, le plus dignement du monde, dans l’indifférence générale. L’infirmière de l’accueil le suivit des yeux à travers tout le hall, se demandant d’où il sortait ou cherchant peut-être à lui imaginer un nom et une histoire. Elle n’etait pas la première à le trouver beau, malgré son apparence singulière. Elle n’etait pas non plus la première dont Tom ignorait jusqu’à l’existence alors même qu’elle respirait à un mètre de lui.
Il la refroidi d’un seul regard sans en garder le moindre souvenir ou de satisfaction particulière. Ca faisait trop longtemps qu’il avait habitué son entourage à ce genre de regard. Histoire de leur faire mesurer leur solitude.
Oui... Au bout du compte, la satisfaction de l’accident s’etait envolée et quelque chose de detestable prenait le relais.
Il avait l’idée obsessionnelle de racheter le même mustang qui était la sienne avant son accident…Et il quitta le Nouveau-Mexique seulement quand il la trouva.
Avec sa nouvelle voiture, Tom parcouru d’inombrables kilomètres sans s’arrêter, traversa un tas de villes sans noms et la nuit sans fin qu’était devenu son existence. Tant que durerait la route, il se fia à elle. Pas celle du ciel, qu’il avait définitivement perdu , mais peut-être trouva-t-il dans le champ de vision etroit et en perpetuel mouvement de ses phares, la promesse d’un ailleurs possible.
Quand la pancarte “Welcome in Ohio” apparue en plein après-midi, sur ce bas-côté encore humide de pluie, Tom su pour une raison etrange qu’il était arrivé.
La ville de Redwood ressemblait typiquement à ces bourgades de provinces profondes, ni belles ni laides, repondant à un compromis d’Amérique, aussitôt qu’on s’éloigne de la mer, du desert ou de New-York.
Une bonne prosperité minière lui avait laissé deux gros stigmates en fer comme souvenirs : les sinistres ponts couleur rail qui enjambaient la rivière Ohio a l’entrée et à la sortie de la ville ne servaient plus aux wagons de charbon mais aux marcheurs et aux lapins, ainsi que le racontait le panneau d’accueil en guise d’historique.
Tom ne choisi pas cet endroit parce qu’on y vantait la pêche sportive et la qualité de vie, il ne voyait rien d’autre en Redwood que l’anonymat rêvé de quelques maisons défraîchies, ideal pour son…Ermitage ? Il n’y avait aucun terme approprié pour qualifier son séjour ici.
Son mental lui permettait de vivre seul dans une cellule, privé de tout ce que les autres ne supporteraient pas de se voir retirer, alors dans l’immédiat, n’importe quelle cabane ferait l’affaire. Tom était pressé de changer d’air, pourvu que ca n’ai rien eu à voir avec la poussière du Nouveau-Mexique ou l’échec qu’il avait vécu à Baltimore.
Il traversa l’artère principale qui ouvrait la ville en deux, comme si la rue que l’on voulait toujours demeusurément large, repoussait loin de chaque côté les maisons et les petits immeuble, effaçant tout relief. Ce qui défilait sous ses yeux etait conforme à l’idée qu’il avait de tout: c’etait absolument sans surprise. De même que la vie terrestre ne se résumait, selon lui, qu’à une succession d’habitudes à suivre, il n’attachait aucune importance au paysage qui allait avec.
Tom resta donc à Redwood. Il trouva vite un deux pieces à louer au premier etage d’une maison située à la sortie de la ville. Mademoiselle Dolorès Delmar, sa logeuse, l’accueilli sans poser de questions, meme si son air disait vouloir en savoir plus.
“ Soyez le bienvenu !” répétait-elle avec un sourire tellement appuyé qu’il se demanda s’il n’était pas le premier habitant qu’elle rencontrait !
A moins qu’elle l’ai reconnu…
Il trouva que cette femme entre deux âges, qui portait minerve et permanente, avait pourtant plus la tête de quelqu’un qui s’abreuvait de jeux televises que de talks shows nocturnes. Pourquoi irait-elle s’interesser aux conflits récents et à la géopolitique….? Tom grinça des dents à l’idée qu’elle ai pu faire partie du public ce soir là. La perspective d’un sejour à Redwood risquerait alors de devenir intenable s’ils s’averaient être plusieurs comme elle…
Miss Delmar enumera gaiement toutes les bonnes raisons qui donneraient envie à Tom de rester, elle parla aussi de sa vie heureuse à Redwood depuis vingt ans. Quand elle lui remit les clés de l’appartement, il se demanda si ce qu’elle avait gardé pour la fin ne concernait pas justement l’emission.
“Si vous avez besoin de quoi que ce soit, rappellez-vous…”
Elle l’incita à regarder la maison voisine, à cinquante mètres de là, quasiment identique à celle-ci et garnie d’un parterre de fleurs aux couleurs étrangement artificielles. “ Je ne serai jamais loin ! ”
“ Me voilà rassuré…” faillit ironiser Tom mais il s’abstint aussitôt afin de ne pas encourager une conversation à rallonge.
Tout ce qui comptait finalement fut que cette femme ne l’ai pas vu se faire crucifier à vingt trois heures sur CBS News un mois avant.
Son premier réflexe une fois installé, fut d’arpenter l’appartement à la recherché de micros cachés et d’espions aux aguets. Fréquemment maintenant, ses humeurs louvoyaient entre la paranoïa aïgue et un état proche de la catatonie.
Il rangea un sac en cuir au fond de la pendrie, le seul bagage qu’il possédait, et s’enferma pour prendre une douche.
Vingt minutes d’eau chaude plus tard et une tasse de café fort le remirent presque dans la peau d’un être humain. Après quelques allées et venues entre la salle de bain et la cuisine, il prit un siege où se poser afin de boire tranquillement. Peine perdue car le silence qui lui tomba dessus, invita des souvenirs récents à venir l’assaillir. Ces souvenirs se declinaient comme autant de fragments d’échecs penibles, reflets rassemblés en un: celui de sa propre personne dans la glace murale.
Il se revoyait assis dans l’atrium du hall d’accueil des studios CBS, à partager un café avec les deux provinciaux endimanchés qu’étaient ses parents, invités surprise par la chaîne. Ils avaient avalés des kilomètres depuis leur Tennessee congelé, suite à un coup de fil plein de promesses et surréaliste, qui leur expliquait: “ Votre fils sera present dans notre grande emission du mardi soir, blablabla…”
Au lieu de dire qu’il n’avait aucune envie de les voir ici et maintenant, Tom leur proposa d’aller se restaurer à la cafeteria “ Car vous devez être fatigués…”
Intérieurement, il vomissait de haine. Il n’en revenait pas de s’être fait avoir ainsi. Seulement, aux yeux de tous, il encaissa l’idée de reunion familiale orchestrée par Burt Aldman, ancien producteur de talk pour ménagères et grand ordonnateur du show depuis les coulisses.
Finalement, la honte et le ressentiment avaient fini par s’estomper, en meme temps que le train allait remmener ses parents vers ce Tennessee rocheux où Tom n’aimait pas se rappeler qu’il était né, il y a 38 ans.
On s’oubliera vite se rassura-t-il.
Il était possible qu’ils n’aient rien compris à ce qui venait de se passer, sinon que c’etait un voyage bien au-dessus de leurs moyens. Avec un peu de chance, ils n’auront pas remarqué que l’émission capotait complètement et que leur fils perdait ses derniers grammes de credibilité face aux assauts du journaliste, determiné à lui faire dire qu’il n’était pas un héros mais un malheureux instrument de mise en scène de guerre.
“Pauvre con…” mugit Tom à son reflet. Il s’avança au plus près du miroir, le regard defiant. “ Pauvre con…”
On ignorait s’il s’infligeait ça à lui meme ou s’il s’adressait encore au spectre tenace du présentateur.
Son café fini, il alla jusqu’à la fenêtre, histoire de reconsiderer ce que l’horizon lui proposait quand des souvenirs parasites ne lui vrillaient pas le crâne. Au-delà de la route qui passait devant la maison, un ecran de sycomores se dressait entre lui et le bouillonnement noir de la rivière. Quelque chose de triste et desesperé semblait appeler derrière.
Tom tira le rideau puis il s’allongea sur un lit froid. Peut-être que dans l’air tout neuf de cette ville, les mauvais restes de ce qu’il appelait “sa convalescence spectacle” s’evanouiraient pour de bon.


